Visuel Saint Germain
Paris La Nuit

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Saint Germain

Je suis quelqu’un de très sportif mais j’ai eu un accident vers 14-15 ans et je me suis trouvé une autre passion
Categorie Interview / Paris ma nuit
Activité / Label F Communications
Date de publication 27/03/2018
  • Quinze ans d’absence se sont écoulées entre tes deux derniers albums. Tu as fait ton grand retour avec l’album Real Blues. Avec le recul, toi qui est si perfectionniste, aurais-tu eu besoin de davantage de temps pour le produire ou es-tu satisfait du résultat ?

    Honnêtement, on n’est jamais satisfait… mais je ne pense pas qu’il m’aurait fallu plus de temps. Ce qui est le plus compliqué, c’est la rencontre avec les musiciens. C’est délicat. Délicat, dans le sens où effectivement, je suis peut-être un peu perfectionniste, je demande des choses un peu particulières. Pour moi, c’est instinctif, pour les autres, ça l’est moins. Confronter les gens à mes mélanges est assez difficile ; une fois qu’ils ont compris, c’est un pur bonheur, mais avant, c’est un peu compliqué.

  • Tu es quelqu’un d’extrêmement discret dans la sphère médiatique. Comment vis-tu ton succès ? Est-ce quelque chose qui te met mal à l’aise ?

    Je ne suis pas spécialement à l’aise, j’aime bien être discret. Je n’aime pas trop me faire remarquer mais en même temps, je n’ai pas choisi le bon métier ! Disons que je ne fais pas les choses dans une démarche commerciale, pour réussir, pour avoir une notoriété publique. Je n’étais pas du tout parti dans cette démarche au départ : c’était simplement faire ma musique et y prendre du plaisir.

  • D’autant plus que tu n’étais pas parti pour faire de la musique à la base.

    J’ai commencé l’informatique et puis, en touchant à tout, je suis arrivé sur des logiciels de musique. J’aimais écouter de la musique, j’aimais danser. Je suis de la génération un peu hip-hop. Toute la période Michael Jackson par exemple, ce n’était pas plat. Et je suis quelqu’un de très sportif mais j’ai eu un accident vers 14-15 ans et je me suis trouvé une autre passion, comme ça. Faire de la musique a vraiment été un hasard, il s’agissait plutôt d’essayer des logiciels.

  • Cela peut paraître paradoxal : tu es mal à l’aise, mais tu fais des concerts dans le monde entier…

    Oui. En fait, ce qui me met mal à l’aise, c’est le fait d’avoir rencontré de très grands musiciens. En Suède ou en Norvège, je jouais seul dans la salle, avec les musiciens et en première partie, il y avait Eddie Palmieri qui est quand même un très grand pianiste cubain. Sans exagérer, dans une salle de 3000 personnes, il n’y en avait que 20 qui étaient là pour lui. C’est pour cela que je suis mal à l’aise : je me dis, pourquoi moi (rire) ? Il y a quelque chose de pas logique. Il ne faut pas chercher à comprendre, mais ça me met mal à l’aise. On doit énormément à ces gens-là. Comme les grands musiciens qui ont galéré alors qu’avec notre génération, on arrive à faire des tubes sans le vouloir et ça prend des proportions assez étranges, quand même. C’est ça qui me met mal à l’aise.

  • Depuis les années 1990, on sent l’influence du blues, du jazz mais aussi de la musique africaine sur tes albums, où tu as choisi des instruments traditionnels du Mali. D’où te vient cette passion pour la musique africaine ? Est-ce le fruit de rencontres particulières ?

    Non, je pense que j’ai toujours été attiré par les musiques rythmiques. Plus rythmiques que mélodiques. Très jeune, je n’ai jamais écouté de variété française ou de pop, j’ai toujours été jazz, soul, funk et ensuite j’ai dérivé sur l’Afrique. Il fallait que ce soit vraiment rythmique, comme la musique cubaine, par exemple.

  • A quel âge as-tu commencé à écouter de la musique africaine ?

    A l’âge de 8 ans ! J’étais énormément reggae. C’est quelque chose qui m’a toujours plus attiré que Claude François ou la variété française. Et ensuite, tout à dérivé vers l’antisystème ou l’anti commercial. Je voulais écouter ce que les autres n’écoutaient pas forcément, dans le sens « minorité ».

  • Tu es considéré, à l’instar de Laurent Garnier, Daft Punk ou encore Etienne de Crécy, comme l’un des pionniers de la French Touch. Quel effet cela fait-il d’avoir été le premier à participer à la démocratisation de la musique électronique française et à la musique électronique en France ?

    C’est ça dont je suis le plus fier, c’est définitivement ma plus grande fierté : le fait d’avoir créé un son ou un style St Germain. Quand on entend parfois des morceaux, les gens me disent « putain, il y a un style St Germain », comme il peut y avoir un style Daft Punk ou autres. Je trouve ça assez énorme. Pas le fait d’avoir créé des morceaux qui ont réussi, mais plus le fait d’avoir créé une marque, c’est assez hallucinant. Sans le vouloir hein, je n’ai pas fait exprès. Au départ, je ne me rendais pas compte de cette démocratisation, c’est seulement récemment que j’ai compris qu’il y avait une patte St Germain (rire).

  • Eden est le premier film à avoir parlé de la musique électronique française des années 1990. Est-il fidèle à la réalité que tu as vécue à l’époque ?

    Je ne l’ai pas regardé vraiment entièrement. Non, ce n’est pas que ça m’a fatigué, mais… voilà quoi. C’est plus une petite anecdote, de ce que j’ai vu, cette musique commençait à prendre déjà, il y avait déjà pas mal de choses. C’est la période où j’avais décidé de soit arrêter, soit continuer : c’était l’époque de Boulevard, donc on était vers les années 1995. En même temps, j’étais dans ce milieu, mais je ne sortais pas énormément. Je produisais beaucoup et c’était l’époque où on était tous assez productifs. On était trois ou quatre et tout se faisait chez moi. J’enregistrais notamment pour Laurent et les autres. Toutes les productions de Fnac puis de F Communications étaient faites chez moi. Ce n’est pas que je n’avais pas le temps de sortir, mais je prenais plus plaisir à faire les trucs chez moi.

  • La pop et le rock actuels s’inspirent du passé pour « survivre » aujourd’hui. On a l’impression qu’il se passe la même chose pour la musique électronique, qui reprend notamment des sons des années 1980 et 1990. Comment la musique peut-elle encore se renouveler à notre époque ?

    Il y a eu des périodes comme ça, comme en 1995. Une période où ça stagne, ça tourne en rond. Pour toujours innover, c’est compliqué. Il n’y a pas que les musiciens, il y a aussi tous les diffuseurs. C’est ce qui peut bloquer parfois, c’est la limite. Il y a pas mal de gens qui font des choses qui sortent de l’ordinaire, sympathiques, mais les diffuseurs ne les relayent pas. Ils préfèrent la facilité, donc ça empêche certaines personnes d’être audibles. On peut avoir le sentiment que ça tourne en rond, mais comme je dis, c’est plus les plateformes web, les radios, les médias en général qui posent problème. C’est la même chose pour les maisons de disque : si on sort un peu du cadre… M a eu notamment cette difficulté pour sa musique malienne (Amomali est un album concept de M qui célèbre le Mali, ndlr) parce que c’est quelque chose qui sortait du cadre. Il a quand même réussi mais il a eu du mal.

  • Faut-il aller chercher des sons au-delà des frontières ?

    Heureusement il y a le web, qui permet d’être un peu indépendant. Les grands groupes et les maisons de disques ont leur circuit, heureusement qu’il y a le web pour être indépendant, sinon ce serait mort (rire).

  • Tu évoques l’importance du Rex club dans ses débuts qui est « la première salle à avoir programmé la venue de DJs internationaux […] sinon c’était les raves fléchées dans les bois » … En tant que fan de musique électronique, allais-tu davantage en club ou dans les raves ?

    J’allais en club, comme ce club qui était sous l’Olympia, mais aussi dans les raves. Ce n’était pas pareil en fait, les raves c’était plus techno. J’aimais les deux, mais je préférais quand même les raves, c’était moins conventionnel. Mais au Rex, il y avait aussi de bonnes soirées et c’était plus confortables que les raves, parce que parfois, bon… (rire). Les raves étaient quand même géniales au début, quand elles étaient petites. Il y avait une super ambiance. Quand elles ont commencé à grossir, c’était un petit peu différent, bien, mais moins accueillant qu’en nombre restreint.

  • Comment appréhendes-tu le fait de jouer au Grand Rex pour la première fois ?

    Je n’appréhende pas, je suis content. Je n’ai jamais joué au Grand Rex et cette salle est quand même magnifique. Quand on m’a proposé, j’ai dit oui tout de suite. Ce n’était pas un rêve de jouer au Grand Rex mais quand même.

  • Tu expliquais que tu avais sorti Boulevard parce que tu étais à contre-courant de la culture du « groove » que l’on trouvait au Rex et qui te « gonflait ». N’est-ce pas paradoxal d’accepter de jouer dans le cadre des 30 ans du Rex ?

    Non ! En fait, ce qui me fatiguait, c’est qu’on tournait en rond, il commençait à y avoir des codes, ce qui n’était pas le cas avant. Dans cette musique-là, les publics commençaient à établir des codes, donc il y avait des choses qui incitaient à séduire les gens. C’était fatiguant. La vitesse augmentait, il y avait un côté presque allemand parce que ça devenait de plus en plus froid, strict alors qu’avant, ça venait de Chicago, Detroit et il y avait un groove, il y avait quelque chose. La trance c’est développée et j’étais moins séduit.

  • Une question comme ça, comment réagirais-tu s’il était possible de travailler avec les Stones, chose que tu rêves de faire ?

    Comment je réagirais ? Je serais plus que content. Ce n’est pas un rêve, mais c’est un fort désir, je l’avoue. Ça risque d’être compliqué, mais on ne sait jamais. Il faut juste trouver le bon truc, j’ai un peu essayé, mais je n’ai pas trouvé LE truc pour les mettre dedans. Ils sont tellement inspirés de blues que ce n’est pas infaisable. J’aimerais trouver un joli quelque chose pour eux.

  • Visiblement, tu ne sors pas vraiment le soir, d’après tes interviews. Je suppose que tu sors quand même le jour… Dans quels types d’endroits vas-tu ?

    Hé ben… Je ne sors pas du tout (rire). En fait, je travaille tout le temps.

  • Une journée typique ?

    Ben, réveil, café et machines et ordi direct. Je suis carrément casanier, c’est de pire en pire (rire).

  • Quelles musiques écoutes-tu actuellement ?

    Ce ne sont pas vraiment des artistes en particulier, j’écoute pas mal de afro house, de afro deep. De la musique d’Afrique du Sud. C’est un mélange deep house américaine, mais avec une particularité sud-africaine qui est assez originale. Et il y a toujours mon côté blues, aussi.

  • Combien de temps faudra-t-il patienter pour entendre ton prochain album… ?

    Je suis dessus, peut-être encore un an. On va dire l’année prochaine !

  • Est-ce que l’on va rester sur des sonorités africaines ou est-ce que tu vas te tourner vers d’autres musiques du monde ?

    C’est une bonne question, je me la posais (rire). Je n’ai pas encore fait de brésilien, il y a des trucs du Brésil qui peuvent être sympas. Le côté asiatique, c’est plus compliqué quand même. J’aimerais bien rester africain, mais peut-être moins marqué, en ramenant un côté jazz comme sur Boulevard ou Tourist, mais quand même en gardant quelques instruments africains. Par exemple, quand on fait Rose Rouge sur scène et qu’il y a une Kora (instrument à cordes d’Afrique de l’Ouest, ndlr) dessus, c’est super joli. Simplement revenir un peu sur le jazz.

    Propos recueillis par Sixtine Josselin

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