Visuel Daniel Avery
Paris La Nuit

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Daniel Avery

Paris est définitivement le lieu idéal pour faire la fête
Categorie Interview / Paris ma nuit
Activité / Label Phantasy Sound
Date de publication 06/04/2018
  • Quel est le premier morceau qui t’a touché, lorsque tu as commencé à écouter de la musique ? Quel est le premier album que tu as acheté ?

    Je ne sais plus exactement de quel morceau il s’agit, mais c’était du Nirvana. Un ami m’a donné la cassette et je l’écoutais chaque jour. Quant au premier album que j’ai acheté, il s’agit de Fragile de Nine Inch Nails, c’était très excitant de l’écouter en tant qu’adolescent.

  • Quelles ont été tes influences musicales lorsque tu étais jeune ?

    Il s’agissait de musique avec des guitares, donc Nirvana, Black Sabbath, Joy Division, My Bloody Valentine.

  • Pourquoi as-tu décidé de te tourner vers la musique électronique ?

    J’ai commencé par faire du rock, mais uniquement dans ma chambre… C’était un passe-temps. Je me suis tourné vers la musique électronique quand je commençais à sortir. J’ai découvert la techno et c’est devenu quelque chose de vital pour moi. J’adorais aller en club et profiter de l’atmosphère et de l’ambiance qui vont avec. Je ne sais plus quand s’est fait le tournant mais je sais que quand je faisais de la musique électronique et cela m’arrive encore aujourd’hui, j’ai besoin d’y incorporer l’esprit de ce que j’écoutais avant : guitares, musique psychédélique, krautrock… C’est toujours quelque chose de très important dans ma musique.

  • Ton premier album a été acclamé par la critique. Certains ont parlé de renaissance de la danse underground ou de référence pour les autres albums dance, et tu es considéré comme l’un des DJ techno phares de la décennie. Est-ce que tu le perçois de cette manière ?

    Je ne sais pas trop comment je le perçois, c’est difficile de juger. J’ai vraiment l’impression de faire partie d’une scène musicale. Euh… C’est une très bonne question (rire), je veux y répondre correctement. Laisse-moi reprendre depuis le début : c’est très difficile de déterminer où je me situe parce que j’ai toujours fait des choses que j’aime, j’ai cherché à créer mon univers et les gens ont été de plus en plus nombreux à écouter ma musique. J’ai vraiment toujours voulu faire mes trucs et je me considère vraiment comme un outsider dans le milieu de la techno. Même si je joue aujourd’hui partout dans les clubs, je n’ai pas grandi avec la musique techno donc c’est très difficile pour moi de juger. En tout cas, je suis aujourd’hui très excité à l’idée de jouer et faire danser les foules. C’est simplement très excitant pour moi. 

  • Tu as attendu cinq ans avant de sortir un deuxième album. Quelle est la raison qui t’a poussé à créer Song for Alpha, toi qui es au milieu de tous les festivals et projets (direction d’un CD de DJ-Kicks, émission de radio mensuelle pour NTS live, compilation de remixes, sortie avec Alessandro Cortini...) ?

    (Rire). C’est une très longue période ! J’ai passé énormément de temps en studio à créer beaucoup de chansons. C’était au point d’en avoir suffisamment pour quatre ou cinq albums, mais j’étais vraiment intéressé pour faire quelque chose de nouveau. Il était hors de question de faire un Drone Logic Part. 2, c’est quelque chose qui ne m’intéressait pas du tout. Je me sentais vraiment concerné par l’idée de renouveau. Ce nouvel album (il prend un temps, ndlr), ce nouvel album m’a énormément appris sur la patience, le fait d’en avoir. Tu sais, tu peux créer ton studio, tout prévoir et tout construire, sauf que parfois, il faut attendre pour que les choses arrivent. J’ai beaucoup appris là-dessus. Je suis très content d’avoir attendu parce que les idées ont évolué et se sont développées. Je ne voulais pas être dans le rush et je voulais quelque chose de fidèle à qui je suis. Peut-être que cinq ans est une longue période, mais je suis content d’avoir autant attendu au final.

  • Comment as-tu trouvé le temps, alors que tu étais au milieu de plein de choses ?

    C’était une nécessité de prendre ce temps-là. Je restais longtemps dans mon studio en semaine, c’était quelque chose de crucial. Cela m’éloignait des week-end fous et bruyants en club ou en voyage. Mon studio est situé dans un coin très calme de Londres et c’est très rare d’avoir cette opportunité. Avoir cet espace où je peux respirer, réfléchir, c’est à l’opposé de ce que je vis durant mes week-ends. J’ai trouvé le temps parce que je devais trouver le temps. Le calme et la sérénité du studio ont définitivement eu un impact sur les sons de mon nouvel album.

  • Tu déclares que l’inspiration de Drone Logic était le dancefloor et que ton nouvel album représente définitivement la route et les matins brumeux des soirées tardives. Peux-tu nous en dire plus ?

    C’est similaire à ce que je disais plus haut : les nuits occupées à être en club, le bruit que l’on retrouve partout dans ce monde, les médias, tout cela créée une énergie négative. Quand tu peux te retrouver dans le calme, que ce soit dans un studio ou sur les routes, tu es tout seul et tu trouves ta façon de dire stop à tout cela. C’est ce que je voulais dire à travers l’image de la route. Et ce brouillard… il représente le calme dont je peux profiter en opposition aux soirées tardives.

  • Song for Alpha représente l’alternance entre le homelistening et la musique de club, inspirée par ta vie transitoire entre les boîtes de nuit et les chambres d’hôtels...

    C’est vrai aussi. Cet album s’inspire de la techno et des boîtes de nuit, mais en réalité, ce n’est qu’une petite partie… Ce n’est qu’une petite partie de moi. J’adore cet univers mais il ne me représente pas vraiment, j’aime aussi avoir cette idée de quelque chose de profond, dans lequel tu peux te perdre. C’était très important pour moi d’avoir ces deux éléments.

  • Berceuses, techno, esprit rave, c’est un album à facettes et influences multiples.

    Oui, c’était très important pour moi aussi, parce que cela représente totalement mon monde musical. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai fait un album et non un single, pour explorer tous ces genres musicaux. De plus, j’ai grandi avec les albums et un album, comme un DJ set, peut avoir des hauts et des bas, être lumineux ou sombre, rapide ou lent. Un album permet de te prendre par la main et de t’emmener quelque part et c’est vraiment ce que j’ai souhaité faire. On passe d’un monde à l’autre.

  • Cet album relève plus de l’exploration ?

    Oui, il est plus personnel et introspectif. Il est composé de différentes énergies.

  • D’ailleurs, que signifie le titre de ton album, Song for Alpha ? Tu entretiens le mystère… Qu’est-ce que, ou qui est ce « Alpha » ?

    Cela va rester un mystère ! J’entretiens le mystère car je crois en son pouvoir. Aujourd’hui, avec Instagram et tous les réseaux sociaux, on a accès à la vie de tout le monde, à chaque petit détail. Je crois au mystère car nous n’avons pas à tout savoir. Pour moi, c’est quelque chose d’excitant. Mes artistes préférés, quelqu’un comme David Lynch ou le musicien Brian Eno, ne révèlent pas tout et parfois cela prend du temps de comprendre. Il arrive même parfois qu’on ne comprenne pas tout, mais la joie réside dans le fait de se plonger dans ce mystère et accepter de ne pas tout savoir. C’est donc quelque chose de magnifique et je veux entretenir le secret.

  • Tu dis que Song for Alpha est « comme une lettre d’amour à la communauté électro ». Comment doit-on comprendre cela ?

    Ce que j’aime le plus dans la musique électronique, le monde du clubbing et toute sa culture, c’est que tout est basé sur l’amour et le positivisme. Il y a des moments difficiles dans la vie, beaucoup d’énergies négatives dans le monde, tout est bruyant et tout le monde est occupé. En club, les gens qui viennent sont tous dans la même situation et ici pour la même raison : vivre une expérience positive. Cela créé des liens entre les personnes, c’est international, personne n’est exclu et c’est quelque chose de très puissant. C’est unique, c’est ce que j’ai voulu dire par là. Dans un club, tout paraît safe et tout le monde se perd en même temps dans la musique, comme une vraie communauté. C’est très beau.

  • Tu dis t’intéresser davantage aux moments dans un club où le public oublie la vie extérieure et se perd dans la musique. « Une lumière émergeant de l’obscurité ». Faut-il voir ton album comme une intellectualisation de ta musique ?

    Je ne suis pas sûr, non, je ne crois pas. Une lumière émergeant de l’obscurité, c’est comme un espoir émergeant de la peur. Peut-être que l’album n’est pas une lumière dans l’obscurité, mais sa création l’est, pour moi. Je l’ai créé dans une période difficile. Les gens peuvent donc interpréter ce qu’ils veulent dans ma musique, je ne veux pas leur dicter comment faire, mais personnellement, cet album a été important pour moi : comme je disais, une vraie lumière dans l’obscurité.

  • Et est-ce qu’on peut tisser un lien avec le courant de l’ « intelligent techno » apparu dans les années 1990 (avec des artistes comme Autechre, Aphex Twin, Peter van Hoesen, Coil) ?

    Peut-être que l’on peut créer un lien, ce sont des artistes que j’adore. Ce que je préfère le plus dans ces sonorités, c’est le fait qu’on a l’impression qu’elles viennent d’une autre planète, sans même savoir quels instruments ces artistes utilisent. Pourtant, quelque chose nous rappelle que ce sont des humains qui ont créé cette musique et c’est cette combinaison m’intéresse beaucoup. C’est ce que j’ai souhaité faire dans mon dernier album : créer des sons futuristes tout en humanisant ma musique.

  • Tu dis aimer les morceaux qui prennent leur temps pour révéler leurs charmes. Quel est l’impact des sets all night long sur ta musique enregistrée (album) ?

    L’impact est énorme. J’adore ce qui met du temps à se révéler, encore une fois j’adore le mystère. Pour moi, tout ce qui vaut le coup dans la vie, met beaucoup de temps. Il peut s’agir de lire un livre, regarder un film ou être dans une relation ; les choses mettent du temps à avoir un impact total. Les sets all night long sont une chose géniale pour moi. Tu peux démarrer avec une salle vide tout en construisant une atmosphère au fur et à mesure. C’est une chose que j’adore faire, j’aimerais le faire tout le temps. Les gens ont de la patience et grâce à cette patience, l’impact est dix fois plus fort quand « le grand moment » arrive. J’aime vraiment beaucoup. Les sets me permettent d’explorer la musique et de montrer mes différentes influences. Les musiques que je passe sont différentes – modern techno, ambient, etc. : ce que je trouve magnifique, c’est que tout a un sens durant les sets, on a l’impression que toutes les musiques viennent du même monde, même si elles sonnent différemment. Elles ont la même énergie et c’est ce que j’ai voulu faire transparaître dans mon album : de berceuses très calmes, on passe à de la techno.

  • Comment perçois-tu la musique composée par tes pairs ?

    C’est une bonne question. J’essaie de ne pas me laisser influencer par la musique des autres, même si je suis un grand fan de musique et que j’en écoute beaucoup. J’essaie juste de ne pas trop y penser et de me comporter comme un simple fan de musique. Je pense qu’il ne faut pas se laisser influencer par les autres mais créer son propre monde. Je n’ai pas vraiment de réponse à cette question puisque la musique des autres n’a pas d’impact sur la mienne.

  • Et quels sont tes artistes préférés ?

    Il y a quand même une chose qui a pu quand même avoir un impact sur moi récemment : il s’agit du label espagnol Semantica, qui fait de la techno atmosphérique et délicate. Il y a aussi le compositeur new-yorkais William Basinski, qui fait de longs et magnifiques morceaux de musique. Le point commun entre ces musiques, c’est que tu peux totalement te perdre dedans et c’est ce que je préfère. Le résultat n’est pas immédiat, il faut démarrer les morceaux, les écouter et entrer dedans. 

  • Est-ce que cela t’arrive de sortir à Paris ? Quels sont tes endroits préférés de la nuit parisienne ?

    Je n’ai pas vraiment eu l’occasion de découvrir Paris, en revanche, j’ai joué dans énormément d’endroits. Le Rex Club est l’endroit que je préfère au monde. J’adore aussi la Concrete, même si c’est un endroit différent du Rex. J’aime vraiment jouer à Paris, l’atmosphère y est vraiment spéciale et il y a un véritable amour de la musique électronique. C’est quelque chose que je ressens lorsque je joue, il s’agit véritablement de ma ville préférée. Autrement, j’adore la nourriture parisienne (rire) ! Quand je ne joue pas la nuit, j’aime me balader.

  • Enfin, Paris est-elle encore une ville où on peut faire la fête, ou est-ce que Londres, Berlin ou Lisbonne sont mieux placées pour cela ?

    Paris est définitivement le lieu idéal pour faire la fête. Cette ville contient des tas de clubs géniaux. La foule est toujours encourageante et j’ai l’impression qu’il y a toujours une nouvelle génération depuis le temps que je joue à Paris. C’est toujours très excitant.

    Propos recueillis par Sixtine Josselin

     

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